Yannick Noah : « Quand je chante, je pense à l’Autre »


Par publié le 19/05/2014 à 11h26


Ce 2 juin sort le nouvel album d’un homme apaisé, mais toujours engagé contre l’intolérance et... troublé par le temps qui passe. Combats ordinaires est-il la voix d’un sage ?

- On vous sent plus apaisé dans cet album. Est-ce le cas ?

Oui, sûrement à cause du temps qui passe. J’ai davantage envie de m’exprimer en douceur. Les auteurs des chansons m’ont aidé, en imprimant plus de profondeur dans les textes, qui parfois sont carrément intimes.

- Votre voix aussi semble avoir changé, elle est plus ronde, plus timbrée. L’avez-vous travaillée ?
Non, mais je me souviens des cours de chant de Mme Charlot, mon professeur, qui me disait : « Osez ». Elle était surprise de trouver un garçon tout timide, alors qu’elle s’attendait à voir un athlète.

- Où es-tu ? évoque la disparition de votre maman, Marie-Claire. N’est-ce pas trop dur de la chanter ?

Que je la chante ou pas, c’est difficile à vivre comme situation. Mais je la chanterai tout le temps. Cette chanson est vitale pour moi. Et je dois la partager. Chacun peut s’y reconnaître.
- Pourquoi avoir choisi Ma colère, un titre anti-FN, comme premier extrait, alors qu’il n’est pas représentatif de l’album ?

À la seconde où j’ai pris connaissance de cette chanson, j’ai voulu l’enregistrer et la sortir tout de suite. En fait, c’est une chanson d’amour.

- Confronter votre colère à la colère des électeurs du Front national, est-ce vraiment productif ?

La réponse est dans le texte : c’est une chanson douce, dans laquelle je parle de respect. Entre ceux qui, anonymement sur Internet, n’expriment que de la haine et les personnes qui, dans la rue, me disent : « Merci d’être notre voix », j’ai choisi mon camp.

- Dans Je n’aurai pas le temps ou Les Murs, vous parlez du temps qui file. Considérez-vous le temps comme un problème ?

J’ai le sentiment que tout s’accélère, alors que je suis de plus en plus lent (rires). Est-ce normal ? Bien sûr, il y a des électrochocs qui m’obligent à réagir. Comme quand ma fille m’a dit, il y a six mois, qu’elle allait se marier. Je suis ravi pour elle, mais c’est encore mon bébé ! Mon grand a 30 balais, l’autre grandit toujours plus vite. J’aurais déjà dû être papy depuis longtemps ; et donc je me dis qu’il y a des rêves qu’il me reste à réaliser et qu’il ne faut pas trop traîner.

- Lesquels ?

J’ai envie de voyager, de bouger, de prendre un bateau et de me balader à un rythme plus humain que celui qui m’oblige à prendre des avions à longueur de temps.

- Les tournées vous paraissent-elles pénibles ?

Pas du tout, pour moi, se sont mes vacances ! Tout est préparé à l’avance, je n’ai pas de responsabilités et, en plus, je me retrouve avec les copains. C’est un véritable cadeau. Le pire, c’est quand il faut revenir : les paperasses, les démarches, l’école, les profs… Là, je bosse vraiment !

- La scène est-elle une récréation ?

Quand je chante, je ferme les yeux et je pense à l’Autre. Vendre des disques, ça ne me fait rien. Ce qui me touche, ce sont les visages des gens qui s’illuminent quand ils chantent.

- On a l’impression que Jean-Louis Aubert a trouvé en vous son petit frère, tellement vous vous êtes approprié les quatre titres qu’il vous a offerts. Êtes-vous d’accord avec cette analyse ?

Oui, parce que j’ai de l’admiration pour lui. J’ai chanté toutes les chansons de Téléphone mille fois. J’aime la fragilité qu’il a dans la voix, ce ton presque juvénile. Quand j’étais à Chicago, j’ai fait écouter à mon fils les maquettes des chansons de Jean-Louis que j’avais enregistrées et il m’a dit : « Ça ressemble à Jean-Louis Aubert. Tu vois, je connais la musique française ! ».

- Êtes-vous satisfait de votre reconversion qui a eu lieu il y a vingt ans ?

Quand je regarde les potes de ma génération, ils sont loin de s’éclater autant que moi. J’ai de la chance de faire quelque chose qui me passionne autant. Quand je jouais au tennis, je suis allé au bout de moi-même. J’ai sacrifié ma jeunesse. Cette nouvelle carrière est une deuxième chance. Je suis devenu tennisman parce que j’étais pris dans un tourbillon.